• Aimé Jules Dalou (sculpteur 1838-1902), Cimetière du père-Lac

Victor Noir le martyr de la République

Tombe « à succès » du cimetière du Père Lachaise aux côtés de celles de Allan Kardec ou Jim Morisson, la sépulture de Victor Noir, martyr de la République, tire son originalité des rapports tactiles qu’entretiennent les visiteurs avec sa sculpture. Yvan Salmon, utilise comme nom de plume Victor Noir en référence à son frère Louis, ancien combattant de la guerre de Crimée et rédacteur en chef du journal Le Peuple. En 1870, Victor n’a pas 22 ans, il travaille à La Marseillaise, un journal en campagne contre l’Empire et en polémique avec le prince Pierre Bonaparte, cousin de l’empereur et opposé à la politique impériale. La polémique enfle au point qu’Henri Rochefort — créateur du journal et surnommé « l’homme aux vingt duels et trente procès » — envoie le 10 janvier Ulric de Fonvielle et Victor Noir comme témoins pour obtenir la rétractation d’un article ou la réparation par les armes… Le ton monte, Bonaparte décharge son revolver sur les deux témoins et tue Victor Noir. Il s’était « endimanché » pour cette visite, il devait se marier deux jours plus tard. L’enterrement a lieu à Neuilly, une foule de 100 à 200 000 personnes transforme l’événement en manifestation contre le régime et Victor Noir en martyr de la République. C’est au début de la présidence de Jules Grevy, dix ans plus tard, qu’est lancée une souscription pour un monument au cimetière du Père-Lachaise. La ville de Paris cède gratuitement le terrain et Jules Dalou réalise son gisant gracieusement. Il fige Victor Noir tel qu’il est tombé, les pieds disjoints, le chapeau à ses genoux, on vient d’ouvrir sa chemise, son gilet, sa redingote et sa ceinture pour respirer ; son visage est apaisé.

C’est en 1929 qu’un dessin du peintre Christian Schad représentant une femme chevauchant un gisant, initie cette lecture du caractère sexuel de la tombe et fait naître dans le milieu artistique l’imaginaire de cette pratique. Il faut malgré tout attendre le milieu des années 1960 pour que celle-ci s’introduise dans la littérature populaire et qu’un groupe d’étudiants achète — en canular — les services d’un gardien du cimetière pour que celui-ci veuille bien lustrer l’emplacement des organes sexuels de Bianqui (autre tombe de Dalou) et Noir et faire naître le mythe de la fécondité et la virilité retrouvées de celles et ceux qui se frotteraient aux deux tombes. La lecture en plongée du gisant de Victor Noir, sa jeunesse, son destin et son romantisme éteignirent toutes les pratiques sur Blanchi et, à la fin des années 70, amplifié par les guides et livres du cimetière la pratique devient — de la tête aux pieds — quasiment un rite…

Source documentaire : « La tombe de Victor Noir au cimetière du Père-Lachaise », Archives de sciences sociales des religions, Marina Emelyanova-Griva.